L’Histoire environnementale : une nouvelle lecture des colonisations.

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Encore relativement peu connue, l’histoire environnementale s’est pourtant imposée comme un élément émergent de l’historiographie française depuis les années 2000. Bien que l’on puisse trouver des travaux pouvant s’inclure dans son champ théorique depuis bien longtemps, on estime généralement la naissance de l’histoire de l’environnement au début des années 1970 aux Etats-Unis, de manière corrélée avec la montée des mouvements écologistes, Greenpeace par exemple est fondée en 1971, et les nouvelles préoccupations des humains face aux enjeux environnementaux.

 

Qu’est-ce que l’histoire environnementale ?

L’histoire environnementale se donne comme objectif d’être l’histoire des interactions entre les sociétés humaines et leurs environnements au sein large du terme : ce qui les entoure, ce qui les nourrit, là où elles habitent. L’histoire de l’environnement comporte plusieurs particularités, dont celles de chercher à passer outre des cloisonnements souvent utilisés en histoire, qu’ils soient géographiques ou temporels. Surtout l’histoire environnementale se pose de nombreuses questions et notamment la suivante : “comment intégrer l’environnement dans l’Histoire des sociétés, non pas comme une scène extérieure ou un objet de luttes ou d’échanges, mais plutôt comme un ensemble d’acteurs à part entière qui soient autant objets que sujets des actions ?”

L’histoire environnementale propose de vastes possibilités, et il serait difficile d’en faire un panorama historique sans tomber dans l’exhaustivité.  Allant de l’Histoire du climat, des changements climatiques et des catastrophes naturelles jusqu’à l’Histoire des animaux en passant par l’Histoire de l’occupation du sol et du sous-sol et l’Histoire de l’environnement urbain et des inégalités environnementales. Des approches globales de très longues durées ont même été tentées. Aujourd’hui c’est sur un thème bien précis que nous décidons de nous arrêter : celui des liens entre environnement, impérialisme et colonisation. Depuis les années 70 et les travaux par exemple d’Alfred Crosby, l’étude des inégalités de niveau de vie et de puissance à l’échelle planétaire constitue un thème central de l’histoire environnementale. C’est cependant surtout la fin des années 1980 que se développent des recherches abordant la question coloniale selon la grille de lecture environnementale.

 

Colonisation, environnement, et impérialisme.

Ces travaux, parce que leur approche était nouvelle, ont permis d’améliorer notre compréhension de l’histoire coloniale sous plusieurs aspects :

  • En dressant un bilan environnemental du colonialisme et en permettant d’évaluer les effets écologiques désastreux de la déstructuration des systèmes politiques et économiques d’avant la conquête. Ce qui n’a pas étant sans conséquence pour les peuples colonisés (voire par exemple : James L. GIBLIN, The Politics of Environmental Control in Northeastern Tanzania, 1840-1940)
  • En analysant les transformations écosystémiques issues de la colonisation, en particulier celles dues à l’introduction de nouvelles espèces (végétales et animales) à l’échelle de la planète
  • En montrant que les espaces coloniaux ont été des laboratoires pour l’émergence des préoccupations, des théories, et des pratiques de protection. Par exemple John Mackenzie dans son livre sur les liens entre chasse, impérialisme et conservation analysait la symbolique de la chasse des animaux imposants – mise en scène comme la maîtrise et le triomphe de l’homme blanc sur la nature sauvage – et les mesures de protection animalière mises en place pour en perpétuer la pratique. Mackenzie y met alors en lumières les restrictions d’accès aux espaces de protection et aux animaux, imposées aux populations africaines et indiennes.

 

Les liens entre colonisation et environnement sont importants. Tout d’abord, parce qu’ils nous apportent un éclairage nouveau et, peut-être plus juste, de certaines périodes clefs dans l’Histoire de l’humanité. Alfred Crosby (encore lui) évoque ainsi la théorie de “l’impérialisme écologique” pour expliquer le “succès” des colons européens à s’installer dans différentes régions du monde, et ce par l’introduction volontaire ou non d’animaux, de plantes et de maladies causant des changements écologiques majeurs dans les zones colonisées, menant à l’effondrement des populations endémiques. On sait aujourd’hui que la variole a tué bien plus des habitants autochtones d’Amérique centrale et du Sud que toutes les armes espagnoles réunies, permettant une avancée sans résistance pour les colons. Certains animaux, comme le cheval et le cochon ont également joué un rôle majeur dans l’accaparement du continent par les conquistadors.
Plus encore, il ne faut pas sous-estimer l’héritage colonial que ce soit sur de nombreux écosystèmes en dehors de l’Europe mais également sur des structures ayant pour objectif la conservation de certains espaces. Pour certains historiens (William Beinart, Jane Carruthers) la genèse des pratiques de préservation ou de conservation peuvent même être vues comme autant de moyens au service de l’impérialisme. Cet héritage pouvant prendre la forme d’institutions encore en vie aujourd’hui.

Par ailleurs, ce sujet est aujourd’hui encore terriblement actuel. Si la notion de “racisme environnemental” ou “éco racisme” est aujourd’hui de plus en plus mise en lumière, lorsqu’on met par exemple en avant le fait que les Noirs américains vivent dans les zones les plus polluées par les industries, on pourrait également parler de “Green Imperialism” (le terme vient de Richard Grove, un des fondateurs de l’histoire environnementale) pour parler par exemple des pratiques de l’Occident à exporter leur pollution dans les pays en développement via la délocalisation ou encore des discours en faveur d’une limitation du développement des pays du Sud pour des raisons environnementales. Enfin, il ne faut pas oublier que les principales victimes du réchauffement climatique seront ces mêmes pays du Sud qui risquent par exemple de faire face à famines massives étant donné que de nombreuses terres y deviendront inexploitables.

S’il est impossible de traiter l’ensemble de ce sujet sur un simple article de blog tenu par un étudiant aux connaissances approximatives et au style étouffant, en témoigne cette phrase à rallonge qui n’en finit pas et déclenche l’admiration discrètes de Proust, nous tenterons néanmoins d’offrir une vague idée de ce que l’histoire environnementale peut apporter à l’histoire de la colonisation. Pour cela, nous verrons dans un premier temps comment la “non exploitation” de leur environnement par les peuples colonisés a pu servir de justification à l’appropriation de leurs terres par les colons, avant de nous intéresser dans un second temps aux relents impérialistes des politiques de conservation mises en place parfois aux détriments des populations. Bien sûr, il ne s’agit là que de deux aspects parmi tant d’autres que nous aurions pu évoquer.

 

Les mythes environnementaux de la colonisation : le cas du Maghreb.

Pour cette partie nous nous baserons principalement sur le livre de Diana K. Davis : Les mythes environnementaux de la colonisation française au Maghreb.

Les modes de vies des populations colonisées ont souvent été l’objet de critiques de la part des Européens. Leurs méthodes d’exploitation des ressources naturelles n’en ont pas été exemptes. Bien au contraire, elle a même souvent été au coeur des justifications de l’expropriation des autochtones par les conquérants. D’après Jean-Baptiste Fressoz,  Frédéric Graber,  Fabien Locher,  Grégory Quenet, les auteurs d’une Introduction à l’histoire environnementale : “Pour les théoriciens du colonialisme, l’exploitation partielle, temporaire et mobile des terres par les Indiens s’apparente à un gaspillage de la ressource, un échec à valoriser la terre : un tel peuple ne mériterait pas de prétendre à la terre qu’il habite; un espace sous-exploité s’apparente à un espace vide qui peut être légitimement approprié par ceux qui savent le faire fructifier. L’expérience coloniale américaine a été une étape importante dans la structuration des théories modernes de la propriété, en particulier celle proposée par Locke dans son Second traité du gouvernement civil (1690): la propriété individuelle sur une terre tiendrait à la capacité de l’homme à la faire fructifier. On fait sien quelque chose en l’extrayant de la nature par le travail; si une terre n’est pas exploitée convenablement, on peut la considérer comme étant en friche, en quelque sorte déserte, et elle peut devenir la légitime propriété de celui qui la fera fructifier.”

Jusqu’en 1830, les Français voient en Afrique du Nord un environnement aux fortes potentialités mais n’étant pas suffisamment bien exploité par ses habitants. Une fois ces terres conquises par la France, l’administration met ainsi en place un récit décliniste basée sur la supposée abondance qui prévalait aux époques romaines et berbères, mais qui a été mise à mal par les invasions arabes du XIème siècle. Ce récit décliniste, basé en partie sur la nostalgie (comme la plupart des récits déclinistes liés à l’environnement) justifie une colonisation légitime, voire nécessaire. Le récit décliniste progresse d’ailleurs tout au long de la colonisation, s’affinant, ne devenant plus seulement une simple rhétorique maniée par des colons en colère, il constitue alors un outil destiné à modifier les lois et les politiques dans le but de priver toujours plus les Algériens (puis les Tunisiens et les Marocains) de leurs droits. C’est ainsi que sur le plan matériel, le gouvernement colonial se fait le défenseur d’une certaine vision de l’environnement. Celle d’une « ambiance “foresto-centrée” » qui règne alors en métropole. Il met fin aux incendies pastoraux (technique utilisée par les locaux), il sédentarise les nomades pour accroître la superficie des parcelles agricoles et organise le reboisement des terres selon sa propre vision de ce qu’est et devrait être l’environnement au Maghreb. Ce façonnement idéel et matériel de l’environnement trouve également son pendant organisationnel : le code forestier français est institué en Algérie au moment même où l’ensemble des forêts y sont converties en propriété publique. Enfin la loi autorise les colons et les forestiers à exproprier les terres communales afin de les reboiser et diverses ordonnances favorisent l’expansion des exploitations de tabac et de coton.

Il est essentiel de souligner qu’en réalité, les Algériens produisent davantage de céréales à cette époque qu’à celle (fantasmée) romaine et que les forêts sont alors plus denses qu’à l’époque berbère. C’est en étant animés par un fort a priori négatif sur les nomades, les Arabes et leurs techniques agro-pastorales, que les administrateurs et les colons considéraient que « le salut passait par la suppression des incendies, la sédentarisation des nomades et la plantation d’arbres ». Seule la représentation que se faisaient les colons du milieu, et non sa matérialité, a guidé la politique environnementale française au Maghreb. Il faut cependant faire attention à ne pas faire d’anachronisme puisque cette politique répondait à des considérations bien plus idéologiques que écologiques. L’Etat français avait “besoin” de s’approprier les terres et les ressource, de contrôler les populations et transformer une production de subsistance en une production commerciale. C’est pour cela qu’il a constitué un récit décliniste permettant de légitimer sa domination par tout un arsenal de lois et de règlements. De fait, la nature apparaît ici comme un enjeu de lutte à l’issue de laquelle est imposé un ordre naturel et social.

 

 

L’histoire environnementale : une relecture des politiques de conservation

 A l’origine, le terme « conservation » correspond à un ensemble spécifique de mesures politiques apparues à la fin du XIXème siècle aux Etats-Unis dans un contexte mêlant industrialisation, nationalisme, impérialisme et urbanisation.

L’historiographie des mouvements de conservation en a longtemps fait un combat public et démocratique contre des intérêts privés engagés dans l’exploitation de la nature. L’histoire environnementale a cependant permis de montrer que par exemple de 1890 à 1920 le mouvement de conservation visait plutôt la rationalisation et l’optimisation de l’exploitation des ressources naturelles, rejoignant l’agenda de politiciens, de groupes de pressions et d’intérêts privés. C’est donc dans la lignée de cette relecture du conservationnisme que les historiens se sont penchés sur les conséquences humaines de la conservation de la nature.

L’Amérique du Nord offre un espace permettant cette relecture. Les historiens de l’environnement ont ainsi montré comment les parcs naturels les plus célèbres des Etats-Unis, en particulier Yellowstone, Yosemite et le Glacier, se sont bâtis sur l’exclusion des natifs américains entre les années 1870 et 1930. La préservation puis la réification d’un espace ne peut cependant se faire sans auparavant créer l’idée d’un espace sauvage et inhabité, d’où le rôle important de l’élaboration culturelle de l’idéal de la wilderness. Cette exclusion des Amérindiens ne s’est cependant pas faite immédiatement mais s’est surtout mise en place après la guerre civile, faisant suite à l’affirmation des officiers en charge de Yellowstone qui assuraient que les chasseurs Shoshone et Bannock menaçaient la préservation de la faune et de la flore. Ils reçoivent alors le soutien du mouvement conservationniste. Et c’est ainsi qu’en 1896 la Cour suprême décide que les lois sur le gibier primaient désormais sur les traités passés avec les Amérindiens qui leur garantissaient le droit de chasse.  Pour nuancer cette lecture impérialiste du conservationnisme, des historiens ont relevé que certains parcs  (comme celui des Adirondacks),  se sont construits aussi au détriment des petits Blancs, c’est à dire des immigrants originaires du sud de l’Europe. L’exemple du Canada est également intéressant puisque celui-ci  a exploré des voies moins radicales.

 

A travers ces quelques paragraphes indigestes, j’espère avoir réussi à vous convaincre de deux choses. D’une part, que l’histoire environnementale est importante puisqu’elle nous permet une relecture, parfois surprenante, de périodes que nous pensions bien connaître. D’autre part, que nous ne sommes pas tous égaux face aux conséquences de l’exploitation, et de la protection, de l’environnement. Même si nous vivons tous sur la même planète et que l’environnement est assurément un enjeu global, sa transformation ne nous affecte pas tous de la même manière, et il est important d’en prendre conscience. Pour reprendre les propos de Diana K. Davis : « en racontant l’histoire des histoires sur la nature dans la longue durée, nous pourrions contribuer à mettre au jour et à lutter contre l’exploitation des plus faibles au nom d’une protection de l’environnement qui se développe depuis la colonisation ». Pour en revenir aux enjeux contemporains, je pense qu’il est aujourd’hui essentiel que nous prenions conscience que la pollution, le changement climatique, affectent principalement les pays du Sud alors que ce sont pourtant les pays du Nord qui en sont les principaux responsables. Peut-être que si nos agissements et attitudes face à ces enjeux ne sont pas à la hauteur, c’est parce qu’ils ne nous font pas peur car nous n’en serons pas les principales victimes. Pour autant, cela ne fournit pas une justification satisfaisante à notre inaction, car il ne faut pas oublier que l’inertie d’aujourd’hui tuera demain.

Tom Bry-Chevalier

 

 Autres sources intéressantes si vous désirez en apprendre plus sur l’histoire environnementale :

 

A propos de liens entre colonisation, plantes et échange de savoirs : Samir Boumediene, La colonisation du savoir. Une histoire des plantes médicinales du « Nouveau Monde » (1492-1750) http://journals.openedition.org/chrhc/6067

Vous pouvez également voir du côté de Dinesh Chakrabarty, « the climate of history ».

 

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