Fumer tue aussi l’environnement

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En 2012, ce sont environ 625 000 milliards de cigarettes qui ont été consommées par presque un milliard de fumeurs quotidiens à travers le monde. Si le tabac tue chaque année sept millions de personnes, il a aussi un impact néfaste sur l’environnement bien moins connu mais tout aussi important. Ainsi, à l’occasion du mois sans tabac, Sciences Po Environnement s’est intéressée à l’impact environnemental de la cigarette, de la culture du tabac aux mégots retrouvés sur les côtés.  

Un récent rapport du United Nations Environmental Programme estimait que la majorité des industries, y compris celles du tabac, ne dégageraient pas de profits si elles avaient à payer le coût environnemental lié à la fabrication de leurs produits. Ce que cette estimation révèle d’intéressant c’est que contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’impact environnemental du tabac ne se limite pas aux mégots jetés à même le sol. Il s’étend en réalité de la culture du tabac, à sa distribution en passant par sa fabrication, chaque étape semant au passage déforestation, eutrophisation, émissions de gaz à effet de serre ou encore menaces pour la vie aquatique. Mais avant de s’intéresser aux conséquences environnementales de l’industrie du tabac, il nous faut déjà comprendre le processus de fabrication des cigarettes.

tabac

Le cycle de vie du tabac (voir le schéma ci-dessus) peut être divisé en cinq étapes clefs :

  • (I) la culture et le fumage
  • (II) la fabrication
  • (III) la distribution et les transports
  • (IV) la consommation du produit
  • (V) les déchets issus de la consommation du tabac

Chaque étape entraîne son lot de pollutions et d’impacts environnementaux, souvent ignorés des preneurs de décision et des campagnes de sensibilisation contre le tabac ; ces dernières étant majoritairement concentrées sur les risques sanitaires. Qu’en est-il des conséquences pour l’environnement ?

Culture et fumage – 4,3 millions d’hectares de terres agricoles

Parce que le tabac est souvent cultivé sans rotation avec d’autres cultures (c’est-à-dire une monoculture), cela rend les plants et le sol particulièrement vulnérables aux maladies et aux ravageurs. Il en découle un recours massif  à des produits chimiques (pesticides, herbicides, fongicides) et des régulateurs de croissance (agents mûrissants ou inhibiteurs de croissance), ceci afin d’éviter l’apparition d’une épidémie ou la présence d’animaux considérés comme nuisibles.

De nombreux agents chimiques employés sont considérés si nocifs pour l’environnement et la santé des agriculteurs qu’ils font l’objet d’interdictions dans certains pays. Par ailleurs, dans les pays à faibles ou moyens revenus par habitant (qui fournissent 90% du tabac mondial, les principaux étant la Chine, l’Inde, le Brésil ou encore la Tanzanie …), les personnes chargées de déverser les pesticides sont généralement équipées d’un simple sac à dos pulvérisateur. Sans l’utilisation d’un équipement garantissant une protection adéquate, ces personnes augmentent le risque d’exposition de leur peau et de leurs poumons à des pesticides hautement nocifs pour la santé.

Les plants de tabac nécessitent l’usage intensif de fertilisants parce qu’ils absorbent davantage de phosphore, de nitrogène et de potassium que la majorité des autres cultures agricoles et commerciales.  Plusieurs conséquences en découlent. D’une part cela signifie que le tabac épuise plus rapidement la fertilité des sols que la plupart des autres cultures commerciales ou agricoles ; d’autre part cela participe aux phénomènes d’eutrophisations que l’on peut observer en divers endroits du monde. Enfin plusieurs spécialistes craignent une « pénurie » de phosphore particulièrement inquiétante pour l’avenir de l’agriculture. L’utilisation d’une telle ressource, « limitée », soulève un débat sur son usage pour des cultures non vitales telles que le tabac.

Enfin, de par l’usage de nombreuses terres pour sa culture (4,3 millions d’hectares de terres agricoles), ainsi que l’emploi de bois parfois employé pour le processus de fumage (sécher les feuilles de tabac), l’industrie du tabac est directement responsable d’une part non négligeable de la déforestation mondiale.  Les études menées à ce sujet estiment en général cette industrie comme responsable de 5% à 12% de la déforestation mondiale. Mais ce chiffre cache de nombreuses inégalités entre les pays, puisque les pays dits du Sud sont bien plus touchés que les pays du Nord, au point que le tabac puisse être responsable de jusqu’à 20% de la déforestation dans certains pays africains (Tanzanie et Malawi en tête).

Fabrication des produits à base de tabac

Une fois le tabac récolté et séché, il reste encore à le transformer en un produit attrayant et facilement utilisable par le consommateur. Ce processus est particulièrement énergivore et produit de nombreux déchets. On estime que les quantités annuelles de CO2 issues de la fabrication de cigarettes sont équivalentes à celles émises par trois millions de vols transatlantiques.

Le traitement et l’enrobage du tabac nécessitent aujourd’hui l’utilisation de milliers de produits chimiques, certains particulièrement nocifs (voir tableau ci-dessous), ainsi que de glace carbonique (Dry Ice Expanded Tobacco) afin d’augmenter artificiellement le volume du tabac. Ce procédé nécessite un équipement, des approvisionnements et de l’énergie qui contribuent à la pollution totale générée par le tabac.

Le papier à rouler n’est également pas sans problèmes, en raison de l’utilisation d’agent de blanchiment. Il génère des effluents (venant d’usines de papier etc) et représente un facteur de déforestation supplémentaire.

Enfin, le procédé de fabrication des cigarettes nécessite de l’acétate de cellulose pour les filtres ainsi que du papier ; pour ce qui est du paquet, un emballage plastique et des feuilles d’aluminium. Autant de matériaux que l’on ne sait pas nécessairement bien recycler aujourd’hui.

Transport et distribution des produits liés au tabac

Bien que les industries du tabac produisent généralement des cigarettes pour une clientèle à peu près locale, il ne faut pas oublier que le tabac, lui, provient majoritairement des pays à faibles ou moyens revenus. Ce faisant, la majorité des feuilles de tabac utilisées en Europe peuvent provenir du Brésil, de Tanzanie ou encore d’Argentine. L’utilisation d’énergies fossiles pour acheminer le tabac et ensuite distribuer les cigarettes chez l’intégralité des revendeurs d’un pays représente une pollution supplémentaire par la forme d’émissions de gaz à effet de serre.

Consommation et déchets post-consommation

En une seule année, la fumée de cigarette contribue à des milliers de tonnes métriques de substances cancérogènes, produits toxiques et gaz à effet de serre. Les polluants issus de cette fumée ne s’évaporent malheureusement pas par magie, mais ont au contraire tendance à stagner, en particulier dans les lieux clos.  Cependant la palme d’or de la pollution ne revient pas à la fumée mais aux mégots.

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Avec jusqu’à deux tiers de chaque cigarette fumée jetée, entre 340 et 680 millions kilogrammes de détritus sont produits par les restes de cigarettes dans le monde chaque année. Mais ce n’est pas seulement le volume de ces déchets qui constitue un problème. Les déchets de produits du tabac contiennent également plus de 7 000 produits chimiques toxiques, y compris des
substances cancérogènes, qui s’accumulent dans l’environnement. Ces déchets toxiques peuvent finir dans nos rues, dans nos égouts et dans notre eau. La recherche a par ailleurs montré que les produits chimiques nocifs provenant des mégots (comme la nicotine, l’arsenic et certains métaux lourds), peuvent être extrêmement toxiques pour les organismes aquatiques.

Cet impact sur la faune et la flore aquatique est d’autant plus préoccupant que depuis les années 80, les mégots ont systématiquement constitués de 30% à 40% de tous les objets ramassés lors d’opérations annuelles de nettoyage urbain et côtier.

Enfin, les mégots de cigarettes mal éteints provoquent régulièrement des incendies. Dans les Bouches-du-Rhône, par exemple, 16 % des départs d’incendies sont dus à des mégots jetés par des conducteurs, et près de 14 % le sont par les promeneurs qui éteignent mal leurs mégots.

Quelles solutions ?

Dans son rapport sur les enjeux environnementaux liés au tabac, l’Organisation Mondiale de la Santé proposait quelques pistes pour enrailler son impact négatif dont voici quelques exemples :

  • Identifier, prévenir, traiter et surveiller les effets du tabac sur la santé des personnes participant à sa culture ou à la fabrication de cigarettes.
  • Rendre obligatoire pour l’industrie du tabac de fournir régulièrement des informations à jours concernant les risques sanitaires et environnementaux liés à la fabrication et la distribution de produits issus du tabac.
  • Renforcer et réguler l’agriculture du tabac pour empêcher la déforestation et la dégradation des sols.
  • Etendre les régulations et les taxes sur le tabac pour éliminer les filtres à usage unique, dont l’inutilité pour la santé a été plusieurs fois prouvée, afin de réduire les déchets post consommation.
  • Créer, améliorer et renforcer les régulations environnementales et les accords qui pourraient s’appliquer à la fabrication du tabac, son transport, sa consommation et les déchets qui en découlent.

Ces recommandations n’empêchent cependant pas l’OMS de conclure par la phrase suivante : “No matter how much more efficient the tobacco industry becomes, and how much better regulated, the industry will never be environmentally benign.” (Peu importe à quel point l’industrie du tabac devient efficace et mieux réglementée, elle ne sera jamais respectueuse de l’environnement)

Dans un contexte de sensibilité croissante aux enjeux climatiques et environnementaux de ce siècle, on peut s’étonner de voir si peu de campagnes et de politiques mises en place pour réduire l’impact environnemental de l’industrie du tabac. Prendre en compte ces externalités négatives rendrait l’industrie du tabac absolument déficitaire et incapable de continuer à produire en polluant autant. Malheureusement, face à l’inaction ambiante, un seul constat est possible : le meilleur moyen de mettre fin à ce désastre reste encore d’arrêter de fumer. Faute d’arrêter, mettre son mégot à la poubelle reste déjà un geste citoyen et écologique palliant en partie à la pollution générée par le tabac.

 

Tom BRY-CHEVALIER

Sources :

World Health Organisation – Tobacco and its environmental impact: an overview

World Health Organisation – Key facts about tobacco

Chapman, S. (1994). Tobacco and deforestation in the developing world. Tobacco Control, 3(3), 191–193.

Markowitz S. Where there’s smoking, there’s fire: The effects of smoking policies on the incidence of fires in the USA. Health economics. 2013 Aug 23.

laughter E, Gersberg RM, Watanabe K, Rudolph J, Stransky C, Novotny TE. Toxicity of cigarette butts, and their chemical components, to marine and freshwater fish. Tobacco control. 2011 May;20 Suppl 1:i25-9.

Mangez des insectes, c’est l’ONU qui vous le dit!

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Il en existe des millions d’espèces, et ils pourraient composer l’alimentation de demain

A tous ceux qui sont fiers d’acheter de temps en temps un steak label rouge, ou alors de prendre du saumon bio, en pensant que si tout le monde faisait ça (et avait les moyens pour), la planète irait beaucoup mieux. BAH NON.

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